Hédi

Je vais tenter aujourd’hui de partager avec vous mon expérience. Une expérience « gilets jaunes » bien-sûr, puisque c’est le point de départ de cette histoire, mais une expérience de vie…
À l’ igpn, à des inconnus, à ma psychologue… cette histoire je l’ai racontée, en transpirant, en tremblant, en pleurant. Mais c’est la première fois que je me livre à cet exercice, comme ça. Trois ans se sont écoulés et je peux désormais vous en parler, non sans émotion, mais sans que celles-ci ne débordent en un flot de tristesse et de colère. Avec un certain recul.

NOVEMBRE 2018

Je suivais une route paisible. La voie d’une vie tranquille comblée par mon métier de formateur, par les mélodies de mon accordéon et les paysages authentiques de haute Loire.

La nationale 88, cette autre route que j’empruntais tout les jours pour me rendre au travail se faufile à travers ces doux reliefs en évitant parfois des excroissances de terre sans vie.

Mais des silhouettes ont pourtant choisi ces endroits pour se rencontrer, partager, et ont commencé à redonner vie à ces ronds points qui se sont vite teintés de jaune, un jaune éblouissant, persistant jour et nuit. Ni la pluie, ni le brouillard, ni le froid ne faisaient fuir ces âmes solidaires, aux passés et aux vies parfois si différentes. À la lumière de mes phares, les invisibles devenaient visibles et fermer les yeux n’était pas une option. Demain j’allais pourtant en fermer un pour le reste de ma vie…

1 ER DÉCEMBRE 2018

Aurais-je  dû avoir peur ?

Ce jour là, le parking poids lourds n’en pouvant plus de retenir les milliers de personnes venues se faire entendre, laissait fuir la déferlante jaune dans les artères de la ville. Une foule armée d’idées, de slogans, de chants et de pancartes qui exprimait sa détresse, sa colère, criait à l’injustice. Le mouvement était beau et déjà méprisé, et le message était clair et déjà incompris. Ou plutôt il fallait faire semblant de ne pas le comprendre, cela leur passerait…

Sur le parcours, appareil photo en poche je capturais les dessins et les mots enfin libérés sur du carton, du tissu, sur les gilets. Je saisissais également de temps en temps les ambiances en filmant. Nos pas nous menèrent jusqu’à la vaste place du breuil qui prit la couleur fluorescente de l’espoir. Pas un flic…
J’ignorais alors que je vivais les derniers instants d’une vie que j’admirais de mes deux yeux. J’observais, je discutais, il faisait froid. Le bruyant défilé ininterrompu des tracteurs devant le portail de la préfecture animait largement l’instant. L’un d’eux marqua un temps d’arrêt pour déverser des pneus. Puis au bout d’un moment, et sans gros efforts, ceux qui avaient pour but d’ouvrir l’impressionnant portail arrivèrent à leur fin.
Dans le calme, la cour de la préfecture se colorait de jaune à son tour. Les gens allaient et venaient naturellement, des jeunes, des vieux, des très jeunes, des très vieux, des familles… Derrière les fenêtres des étages supérieurs des visages nous observaient, nous prenaient en photo. Les cameras de bfm, ainsi que les téléphones enregistraient cette petite victoire, cette scène incroyable déjà diffusée en boucle à la télé. Ces même téléphones communiquaient avec les autres groupes, les ronds point, nous maintenaient informés de l’évolution des choses à travers le pays.
Je garde en mémoire ce moment émouvant ou une des plus grandes banderoles s’est placée devant l’entrée du bâtiment :  « reprenons notre destin en mains ». Et ce n’était pas que des mots. Une réelle prise de conscience, une volonté de se réapproprier un pouvoir de décision naissait. Nous avions une histoire commune et le poing levé comme un. Le moment était puissant et j’oubliais l’heure, pourtant je devais m’assurer de ne pas partir trop tard, je devais prévoir le temps de passer prendre les billets pour le concert de ce soir et de me débarrasser de cette odeur tenace de fumée.
Changement d’ambiance…

Le monticule de pneus avait été déplacé à l’intérieur de la cour. Toujours pas un flic. Jusqu’au moment où un gendarme ouvrit la fenêtre qu’un manifestant tentait d’ouvrir. Les quelques fonctionnaires armés décidèrent, au bout d’un moment, de procéder à l’évacuation de la cour.
C’est alors le seul moment de tension auquel j’ai pu assister ce jour. Je me tenais à distance comme depuis le début car je ne suis pas venu me battre, d’ailleurs je ne voulais surtout prendre aucun risque. La foule se précipitait alors vers la sortie, gênée par les battants qui s’ouvraient et se fermaient. Certains ont en vain essayé de garder leurs positions à l’aide des lourds pneus, essuyant de violents coups de matraques et des jets de gaz lacrymogène.
Des citoyens désarmés et aux visages découverts faisaient face aux quelques gendarmes, à peu près cinq. Ils n’avaient rien n’a se reprocher, et sans doute rien n’a perdre non plus. Quel était le sens de tout ça ? Allions nous changer le cours de l’histoire aujourd’hui, ou tout au moins, allions nous nous faire entendre pour une fois ?

Les uniformes réussirent à maintenir le portail fermé en attendant une chaîne et un cadenas. Voilà, nous étions là, dans un nuage de fumée. Ici on toussait jusqu’à vomir, là on courait à la recherche de sérum ou d’eau pour se rincer les yeux. Certains parlaient aux hommes en bleu à travers les barreaux, d’autres, en s’aidant de ce qu’ils trouvaient, s’obstinaient à vouloir briser la chaîne du portail, symbole d’une séparation, d’une fracture.
Le face à face dura un bon moment. C’est alors que je sortis mon appareil pour filmer une de ces scènes. Mon doigt s’abaissa lentement sur le bouton qui déclencha le début de l’enregistrement, une…deux…à la cinquième seconde une violente explosion retentit à hauteur de mon visage et me fit reculer. Puis du noir à gauche, puis le silence.
J’ai d’abord pensé à une grenade lacrymo, d’ailleurs je ne connaissais que ça. J’allais me laver l’œil et retrouver la vue, ça ne devait être que ça, il fallait que ça ne soit que ça.
Je me retrouvais dans cette bulle de silence et d’effroi, dans laquelle le temps n’existait plus. J’eus le réflexe d’incliner la tête vers le bas et de poser ma main sur mon œil dont la substance épaisse glissa entre mes doigts pour finir au sol.
Mon regard se mit à la recherche d’aide. Il faut vite m’emmener à l’hôpital, mon œil, je ne veux pas perdre mon œil, pas ça. Je me tournais vers les gens qui se trouvaient derrière moi. Leurs regards effarés confirmait la gravité de la blessure. Mon gilet jaune devenu rouge, je me raccrochais à un fil d’Ariane, à un fil d’espoir ténu, prêt à rompre. Non, je ne veux pas perdre mon œil. C’est impossible.

À aucun moment je n’ai perdu connaissance. Accompagné des personnes qui m’ont rassuré et prodigué les premiers soins, je levais le poing une dernière fois et je quittais les lieux en direction du véhicule des pompiers garé loin, trop loin.

LES « MUTILÉS POUR L’EXEMPLE » DE GRANDS CŒURS AUX CŒURS GROS.

Nous cheminons bien-sur individuellement, en réalisant qu’une nouvelle vie s’impose à nous, en faisant face ce qui nous est arrivé. Mais aussi en essayant de surmonter l’épreuve de la mutilation, un véritable deuil, une épreuve qui en cache bien d’autres.
En effet,  elle marque un arrêt brusque à nos activités, professionnelles ou personnelles, vient compromettre des projets. Elle provoque aussi des ruptures, altère notre rapport aux autres…vient éclabousser largement nos vies. Nous nous voyons profondément changer. Ainsi chacun évolue à sa façon, comme il le veut et comme il le peut.

Nous cheminons également collectivement avec « les mutilés pour l’exemple », un collectif, sur le point d’évoluer en association, constitué de victime de violences policières, de violences d’état. Disséminés dans la france entière, nous nous réunissons quand nous le pouvons pour marcher ensemble contre les violences policières. C’est lors de la dernière marche d’Amiens, les 16-17-18 Octobre 2020, que j’ai eu le plaisir de rencontrer d’autres blessés pour la première fois. Nous nous sommes rencontrés, racontés nos histoires, nous avons parlé de nos souffrances et de nos colères communes sans crainte d’être jugés.
L’entraide sous toutes ses formes, juridique, psychologique, financière… résume l’existence du collectif car la mutilation est seulement la trace visible.  

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