Droit de réponse : Retailleau Face aux français sur LCI

Le Jeudi 6 Février 2025 sur LCI était diffusée l’émission « Face aux Français, la grande confrontation » où le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau était l’invité de David Pujadas.
Le concept de l’émission est que 10 français posent chacun une question au ministre et s’en suit un échange.

David SORIA, des Mutilés pour l’Exemple y a été invité (intervention à partir de 1:46:11).

L’émission a tourné presque exclusivement sur les questions d’immigration. David est le dernier interrogé et, contrairement aux autres, il ne lui a pas été offert de réagir à la réponse du ministre.

Or c’est particulièrement problématique car des choses très contrefactuelles ont été dites. David a souhaité ici y répondre, faute d’avoir obtenu un droit de réponse de la part de LCI.

« Y a des enquêtes et y a des sanctions »

Rappelons que sur les 23 éborgnés de la période Gilets Jaunes, il y a eu 0 condamnation ! (source AFP)
Et ça ne dit rien des mains arrachées, des os fracturés, etc.

Et on pourrait croire que c’est parce que les enquêtes sont encore en cours. Pas vraiment non, parmi les membres des Mutilé(e)s pour l’Exemple, 90% ont eu une enquête classée « sans suite ».

En fait pour qu’il y ait des sanctions, d’après notre expérience, il faut 3 choses :

  • Qu’il y ait eu une vidéo
  • Que l’affaire ait été médiatisée
  • Que la sanction pour le policier ne soit pas trop lourde (genre du sursis)

En 2022, Politis a récupéré des statistiques assez précises auprès du ministère :

Les chiffres les plus éloquents concernent vraisemblablement les peines de prison (non visibles sur le graphique ci-dessus). Par exemple en 2021, sur les 87 condamnés, le nombre de condamnations à de la prison ferme est de 14.

Mais pire que l’absence de sanction, on a même le phénomène inverse : les policiers accusés de violences sont médaillés par le ministère de l’intérieur (source Mediapart) :

  • Rabah Souchi qui a donné l’ordre de charge illégal qui a abouti à la blessure de Geneviève Legay à Nice
  • Hélène Pedoya, la compagne de Rabah Souchi, qui s’est saisie de l’enquête sur les conditions de la blessure de Geneviève Legay et qui a abouti à dire que ce n’était pas de la responsabilité de la Police
  • Bruno Félix, qui commandait les CRS auteurs des tirs ayant tué Zineb Redouane à Marseille
  • Grégoire Chassaing, à l’origine de la dispersion à Nantes qui a abouti à la mort de Steve Caniço
  • Dominique Caffin, responsable du passage à tabac du Burger King à Paris et d’avoir blessé notamment Mélanie

Ces médailles sont notamment utilisées par les avocats des policiers lorsqu’ils comparaissent (très rarement) au tribunal : « mon client est un policier exemplaire, pour preuve les décorations qu’il a reçues ». Il est donc permis de penser qu’il s’agit d’une manœuvre visant à orienter les décisions de justice.

Pas de problème de doctrine ?

J’avais prévu d’interpeller le ministre sur la doctrine qui est tout de même décriée à de multiples étages (source ACAT page 15) : ONU, Europe, ONG, …

Sans parler de la disproportion de cette doctrine, l’armement lui-même est sujet à des critiques transverses :

C’est la violence de la société qui justifierait celle du maintien de l’ordre

L’idée en filigrane des déclarations de Bruno Retailleau est celle d’une société plus violente qui impose une réponse à sa mesure.
C’est un argument assez fréquemment produit par le ministère lorsqu’on pointe sa doctrine de maintien de l’ordre.

Pour autant, les études sociologiques sur le domaine, ne montrent rien de tel, voir montre l’inverse (source ACAT, page 52).

D’une part les « casseurs » sont un phénomène connu depuis au moins 1970 (loi dite « anti-casseur »). Donc ce n’est pas un défi nouveau pour le maintien de l’ordre. Ils ont toujours eu à y faire face (ces 55 dernières années) et il n’y avait pas de mutilés parmi les manifestants pour autant.

D’autre part, les manifestations ouvrière des années 70 étaient autrement plus menaçantes envers les policiers. Je me rappelle que ma mère me racontait les émeutes de Longwy où les sidérurgistes défilaient avec des lames d’acier coupant et même avaient pris d’assaut un commissariat (et volé des armes).

Enfin, à titre de témoignage personnel, j’aimerais dire que lors des manifestations Gilets Jaunes, j’ai parlé avec plusieurs personnes qui me disaient « nous on est à découvert un peu plus tôt chaque mois, on crève à petit feu, le moindre imprévu et on est à la rue, les gilets jaunes il faut que ça marche, on n’a pas le choix ». Ceux-là étaient d’une certaine manière « prêts à tout » et pourtant ils n’étaient quand même pas hostiles envers la police « nan mais les flics ils sont comme nous, ils sont mal payés pour un boulot dur, ils devraient être de notre côté ». Car dans les manifs au début ça scandait « La police avec nous ! ».

Donc il n’y a pas de changement d’ordre de grandeur, par rapport à la violence d’avant, qui justifie qu’aujourd’hui on mutile alors qu’hier non.

Si les mutilations sont inévitables pourquoi on ne les voient pas dans les autres démocraties ?

La France se classe à la 23ème position de l’indice des démocratie. Aucun des pays au dessus de nous n’autorise le LBD dans du maintien de l’ordre. Certains ne l’ont jamais fait, d’autres l’ont banni.
Il semble donc qu’une démocratie digne de ce nom est capable de faire du maintien de l’ordre sans mutiler des innocents.

On rétorque souvent que ces autres pays ne font pas face à des violences du même ordre de grandeur. Pourtant le passé récent montre qu’ils ont su gérer des défis au moins aussi intenses que la France :

Rappelons aussi que parmi les pays mieux classés que la France en indice démocratique, il y a quand même le Costa Rica, l’Uruguay et l’Île Maurice. 3 pays qui ont un Indice de Violence Interne (IVI) largement supérieur à la France.
Or, ils arrivent aussi à éviter que le maintien de l’ordre produise des drames et ce, avec la même recette que les autres pays où ça marche : médiation et désescalade.

« 24 000 policiers en gendarmes blessés »

Le Ministre a utilisé l’essentiel de son temps de réponse pour parler des policiers blessés, en citant plusieurs fois le chiffre de 24 000 blessés.
Bien que ce ne soit pas vraiment le sujet de la question posée, quelques détails par rapport à cette réponse.

Premièrement, comme Bruno Retailleau le dit lui-même, le fait qu’il y ait des policiers blessés n’est pas une excuse pour mutiler des manifestants innocents. À priori ce n’en est pas une cause (à moins de dire que les policiers blessés se vengent sur les manifestants).

Ensuite doit-on attendre d’avoir 0 policier blessé pour trouver inacceptable que des manifestants soient mutilés ? Ça n’arrivera jamais puisque leur métier implique par définition d’être confrontés à de la violence.
En effet, les policiers signent pour un métier dangereux. Ils sont formés et payés pour ça. Les manifestants donnent de leur temps libre pour essayer d’améliorer les choses, ils ne signent pas pour risquer leur vie et ils n’y sont ni formés, ni ne sont payés pour.

Puis, dans le chiffre 24000, il y a tous les corps de police/gendarmerie : BRI, RAID, … pas seulement le maintien de l’ordre. Donc c’est un mauvais chiffre pour tenter une comparaison avec les blessés en manifestation (un officier du GIPN ne rencontrera jamais un manifestant, mais il a des grandes chances d’être blessés).
Plus grave, ce chiffre agrège les blessures survenues dans tous les contextes, même hors intervention : celles subies lors d’un trajet vers le domicile ou le travail, le sport, une formation, une blessure lors d’une astreinte, un cas où le policier se blesse lui-même, … (source AFP).
Enfin, il est maladroit (pour le moins) de comparer des « blessures » au sens large (dont les entorses font partie) avec des mutilations, irréversibles et handicapantes, qui ont brisé des vies.

Il aurait été éloquent de montrer l’évolution du nombre de blessés lors des manifestations en France. Mais le ministère ne tient pas ce genre de statistiques (ça l’intéresse peu apparemment).
Le site https://violencespolicieres.fr/ fait un travail de recensement depuis 2018. On peut y voir que, selon son recensement, la période des gilets jaunes compte 154 signalements graves (nécessitant une prise en charge hospitalière).
Si l’on s’en tient au décompte de David Dufresne, les derniers chiffres (restreints essentiellement aux signalements volontaires) étaient :

« Il y a eu une décision de justice, il y a eu le pour et le contre »

Dans mon cas, ma plainte a été classée sans suite.

Quand j’ai reçu le compte rendu de l’enquête et que je l’ai lu, j’ai constaté que 90% de son développement consiste à recueillir des éléments montrant que la situation était extrême et que je n’aurais pas du être là.
Il n’y a pas eu de vraie recherche de l’auteur. Les vidéos surveillance n’étaient plus disponibles (c’est bête sachant que j’ai justement porté plainte deux jours après pour qu’il y ait encore des preuves fraîches). Et alors que les tirs de LBD sont censés être enregistrés, il n’y a pas eu de recherche dans ce sens pour identifier l’auteur.
Aucun des témoins que j’ai retrouvés (street médic, etc) n’a été entendu.

Ça c’est un peu le problème basique quand la police enquête sur la police. On est censé avoir l’IGPN pour ça. J’ai fait un signalement et ils ne m’ont jamais contacté.
Mais l’IGPN française est régulièrement critiquée, en France et depuis l’étranger, pour son manque d’impartialité. Voir la lonnnnnngue section controverse de la fiche Wikipedia :

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